Enquête, opinion et faits. Le rôle essentiel que les universités devraient jouer dans la renaissance africaine.
Dans un monde digitalisé où l’information est diffusée à grande vitesse, nous constatons tristement que l’Afrique peine à prendre le gouvernail de son propre narratif. En effet, la proportion de travaux menés et publiés est manifestement réduite. En science humaine ou en science expérimentale, une part importante du continent stagne aux alentours de 12 % dans les publications internationalement visibles, là où 88 % des publications indexées sont produites par onze pays majoritairement arabophones ou anglophones (les pays du Maghreb, l’Egypte, le Nigéria, l’Afrique du sud, le Kenya, pour n’en citer qu’eux) comme le souligne le professeur associé de statistiques, Rabat Business School, M. Mhamed-Ali El-Aroui dans son article intitulé « Dynamiques et écosystèmes de la publication scientifique en Afrique », publié le 20 septembre 2024 sur le site globalafricasciences.org.
Dans le même article, il ajoute pour le cas spécifique du Sénégal que : « Le Sénégal dispose d’un nombre de chercheurs par habitant relativement élevé mais manque encore de visibilité en terme d’impact scientifique. » Et c’est à ce niveau que ce situe tout le problème, que ce soit au Sénégal ou dans le reste de l’Afrique subsaharienne. Selon nos analyses, que le nombre d’articles, de revues et de documents de conférence soit relativement faible est une chose, mais elle est surtout due à la sous-production d’œuvres majeures dans bien des domaines.
Si nous pouvons affirmer que Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga et bien d’autres en leur temps ont fourni bon nombre de travaux impactant pour la recherche africaine, nous devons aussi souligner que la recherche ne s’arrête pas avec eux, il faut que les nouvelles générations produisent aussi, selon les avancées scientifiques ou nouvelles découvertes, des thèses viables, rigoureuses et c’est là que nous entrons dans le sujet principal de notre article…
Tout d’abord, il faut évoquer la question de la sous-représentation dans la sphère médiatique ou numérique des intellectuels et savants subsahariens ; l’espace qui leur est accordé sur le sol africain est bien trop négligeable : Pas d’émission dédiée, des journaux de vulgarisation ayant peu de part de marché, un manque de référencement dans les moteurs de recherche tels que Google. Or nous savons qu’aujourd’hui c’est principalement par ces canaux que l’on peut toucher un maximum d’individus.
Rares sont les chercheurs, les savants, les auteurs subsahariens qui ont un référencement complet sur internet ou ailleurs ; des pages Wikipédia inexistantes, une présence à peine perceptible sur les réseaux sociaux etc. Nous concevons parfaitement qu’un chercheur ou une chercheuse est une personne qui est recluse dans son labo plutôt que sur les plateaux de télé ou autre, mais il est important de comprendre l’importance de l’identification et de la représentation chez la population et particulièrement chez les jeunes. Un travail de vulgarisation doit être fait et qui de mieux que le concerné pour le faire dans les règles de l’art ?
X, c’est le nombre de livres en sciences humaines ou en sciences expérimentales qui ont été publiés en Afrique subsaharienne. En effet, en raison d’une absence de données statistiques des publications livresques sur le continent, nous ne pouvons pas avec exactitude indiquer le chiffre, mais nous savons que les publications sont assez fréquentes d’année en année. Ceux-ci passent malheureusement sous le radar pour les raisons que nous avons énumérées ci-haut.
De plus, s’agissant des publications livresques en science humaine ou en science expérimentale, nous avons identifié deux soucis majeurs. Le premier problème étant l’aspect financier de l’édition. Le monde de l’édition, pour les profanes, est régi par deux formes : l’édition à compte d’auteur et l’édition à compte d’éditeur. Les deux modes d’édition impactent significativement le nombre de parution de livres dans le monde. Les maisons d’édition à compte d’auteur sont des maisons d’édition qui ont la particularité de facturer à l’auteur la totalité ou la quasi-totalité des frais d’impressions, de mise en pages et tout autre élément nécessaire à la parution d’un livre ; elles se positionnent comme des mercenaires du livre. En revanche, les maisons d’édition à compte d’éditeur dans leur modèle sont beaucoup plus avenantes car elles sont au service du livre et sont toujours en quête de la perle rare, d’où leur exigence éditoriale. Outre le fait que ces dernières prennent en charge les frais concernant le livre en misant sur l’œuvre, elles sont également de véritables gardiennes du savoir via leurs différentes collections et surtout dans la gestion du catalogue à leur disposition, donnant l’assurance que les œuvres seront perpétuées, sauf catastrophe majeure, pour des décennies, des siècles, voire des millénaires. Le deuxième problème est celui de la garantie de disponibilité des œuvres. Pour l’instant, seules les maisons d’édition à compte d’éditeur offre un service de conservation notable.
Ces deux problèmes ont expressément motivé l’écriture de l’article que nous vous proposons.
Il est regrettable de constater que d’éminents enseignants-chercheurs africains se plaignent de ne pas pouvoir publier d’ouvrages car ceux-ci ont trop souvent été aux prises avec des maisons d’éditions à compte d’auteur ; devant les frais parfois exorbitants, ces derniers sont contraints d’annuler leur projet de publication, ce qui constitue pour nous lecteurs une perte énorme. Si des historiens, des linguistes, des ethnologues ou autres ne peuvent divulguer l’objet de leur trouvaille, nous comprenons alors pourquoi la reconstitution de l’histoire générale de l’Afrique de l’Antiquité à aujourd’hui semble encore obscure pour beaucoup malgré les travaux notables d’anciens en la matière. La science évoluant par erreur corrigée, il faudrait que les chercheurs subsahariens contemporains fassent efficacement leur part afin d’apporter leur lumière dans les zones d’ombre qui laissent bien des aspects historiques africaines en marge de l’histoire générale du monde.
C’est à ce titre que nous interpelant les universités africaines de revoir leur modèle dans la vulgarisation du savoir. En effet, après avoir étudié le fonctionnement des presses universitaires en Afrique nous pouvons affirmer que malgré le mérite qu’elles ont d’exister, elles devraient faire bien plus qu’exister, elles devraient être aux avants garde de la production du savoir, par exemple : en publiant les travaux universitaires, en publiant les travaux scientifiques des professeurs ayant écrits et proposés leur manuscrit aux services éditoriales de l’université, qui selon ses critères est la plus apte à jauger de la pertinence et qualité de l’œuvre soumise ; en publiant également les thèses étudiants qu’elle jugera comme significative, intéressante ou ayant une bonne approche sur divers sujets. Cependant publier des livres pour la bibliothèque universitaire exclusivement n’est guère ce dont nous recommandons. Il faut que les universités subsahariennes mutent en de véritables maisons d’éditions à compte d’éditeur en nouant des partenariats avec les librairies nationales ainsi qu’en établissant une véritable coopération inter-universités sur le continent afin de permettre un véritable bon en avant dans la recherche. Aussi, elles devront assurer la distribution auprès de plateforme internationale comme La Fnac, Amazon et autres, afin de renforcer le référencement des auteurs sur les divers moteurs de recherches. Cela permettra aux lecteurs d’avoir accès à des œuvres issus de la recherche universitaire issu de la plume des sommités intellectuelles du continent Africain. D’autre part, ce modèle d’édition, s’il est adopté par les universités, permettrait aux savoirs d’érudits nationaux de ne pas se perdre car : aussi longtemps que l’état sera en place, l’université publique demeurera.
Avant de conclure, nous devons soulever un dernier point où les universités étatiques pourraient jouer un rôle central ; il s’agit du rachat de droits pour les œuvres d’illustres figures emblématiques africaines ou afro-descendantes. Ces œuvres parfois indisponibles tendent à se perdre si des mesures ne sont pas prises pour les conserver.
Comment conclure sur un sujet aussi intéressant sans citer l’un des illustres ambassadeurs africains sur la question de l’éducation sur notre cher continent. C’est donc sur une phrase pleine de sagesse de Joseph Ki-Zerbo que l’on conclura : « La mémoire doit être un tremplin pour l’avenir. » Alors produisons et consolidons notre savoir en vue de la renaissance africaine.